Publié le 21 mai 2024

Contrairement à l’image d’un simple jour férié, le 20 décembre à La Réunion est un acte de mémoire complexe et solennel. Loin d’être un carnaval, la Fèt Kaf commémore la fin de l’esclavage non comme une simple libération, mais comme le point de départ d’une lutte continue pour l’identité. C’est une journée où la douleur historique, la résistance des esclaves marrons et la résilience culturelle incarnée par le Maloya convergent pour affirmer l’âme créole de l’île.

Chaque 20 décembre, l’île de la Réunion s’anime d’une ferveur singulière. Pour le visiteur non averti, l’ambiance pourrait s’apparenter à une grande fête populaire, un jour férié rythmé par la musique et les défilés. Pourtant, réduire la Fèt Kaf à un simple festival serait commettre une profonde erreur d’interprétation. Cette date, la plus importante du calendrier réunionnais, n’est pas une célébration légère. C’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage proclamée le 20 décembre 1848, un événement qui a façonné en profondeur la société et l’identité de l’île.

Comprendre cette journée exige de dépasser la notion simpliste de « fête de la liberté ». Car la liberté de 1848 fut ambiguë, immédiatement suivie par de nouvelles formes d’asservissement comme l’engagisme. Si la clé de cette journée n’était pas la célébration d’une victoire finale, mais plutôt un acte de mémoire constant et une affirmation de résistance ? La Fèt Kaf est le moment où l’île se confronte à son histoire, non pour la pleurer, mais pour en tirer la force de son identité plurielle. C’est l’héritage des esclaves, des marrons en fuite, et la vitalité d’une culture qui a survécu à l’oppression.

Cet article vous propose de plonger au cœur de la signification du 20 décembre. Nous explorerons les événements historiques de 1848, la puissance du Maloya comme chant de résistance, la symbolique des traditions culinaires et l’importance du devoir de mémoire à travers les paysages mêmes de l’île, forgés par la fuite des esclaves.

1848 et Sarda Garriga : que s’est-il vraiment passé le jour de la liberté ?

Le 20 décembre 1848, le commissaire général de la République, Joseph Sarda Garriga, proclame officiellement l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Ce jour-là, la liberté est rendue à plus de 62 000 esclaves sur une population totale d’environ 100 000 habitants, un tournant démographique et social majeur. La scène, souvent imaginée comme un moment de liesse unanime, cache une réalité bien plus complexe. La « liberté » octroyée n’était pas un chèque en blanc, mais le début d’un nouveau chapitre de lutte pour la dignité.

Reconstitution historique de la proclamation de l'abolition par Sarda Garriga à Saint-Denis

La nuance fondamentale de cette période réside dans ce qui a suivi. Craignant l’effondrement de l’économie sucrière, les propriétaires terriens et l’administration coloniale ont immédiatement mis en place un système de remplacement : l’engagisme. Preuve de cette transition brutale, le jour même de l’abolition, un navire débarquait 500 travailleurs indiens. Entre 1849 et 1859, près de 47 000 « engagés », principalement indiens, furent amenés sur l’île dans des conditions qui s’apparentaient souvent à une nouvelle forme de servitude. Beaucoup d’esclaves affranchis, refusant de retourner travailler pour leurs anciens maîtres, furent confrontés à la misère, tandis qu’une nouvelle main-d’œuvre était exploitée. Le 20 décembre n’est donc pas seulement la fin d’une oppression, mais le début d’une liberté ambiguë et d’une société créole aux multiples facettes.

Saint-Denis ou Saint-Pierre : où voir le plus beau défilé de la liberté ?

Chaque commune de l’île célèbre la Fèt Kaf avec sa propre couleur, mais certains lieux se distinguent par l’ampleur et la solennité de leurs manifestations. Il n’y a pas de « plus beau » défilé en soi, mais plutôt différentes manières de vivre la commémoration, allant de l’officiel au plus intimiste. Le choix dépend de ce que le voyageur recherche : une grande parade populaire ou un moment de recueillement plus local.

Les deux principales villes de l’île, Saint-Denis au nord et Saint-Pierre au sud, organisent les plus grands rassemblements. À Saint-Denis, le chef-lieu, la journée est marquée par un grand défilé officiel qui parcourt les rues principales, suivi d’un immense concert sur le front de mer du Barachois. Saint-Paul, berceau historique du peuplement, offre une approche plus mémorielle avec une commémoration poignante au Cimetière des esclaves. D’autres communes proposent des « kabars » (rassemblements festifs et musicaux) toute la journée, comme à la Ravine Blanche à Saint-Pierre. Cette ferveur n’est pas limitée à l’île. Comme le souligne la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, la diaspora réunionnaise en France organise aussi des célébrations, notamment un événement majeur à l’Hôtel de Ville de Paris, montrant que le 20 Désanm est un pilier identitaire qui dépasse les frontières de l’océan Indien.

Pourquoi le Maloya résonne-t-il plus fort ce jour-là que le reste de l’année ?

Le 20 décembre, un son unique s’élève de toute l’île : c’est le Maloya. Plus qu’une musique, le Maloya est l’âme de la résistance réunionnaise, le blues des esclaves venus de Madagascar et d’Afrique. Né dans les plantations de canne à sucre, il était à l’origine un chant de douleur et de plainte, un dialogue secret entre les opprimés, rythmé par des instruments rudimentaires comme le roulèr (un grand tambour) et le kayamb (un hochet en radeau).

Le Maloya est la bande-son de l’histoire réunionnaise. Comme le définit l’UNESCO, qui l’a inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, il est devenu « un chant de complaintes et de revendication pour les esclaves et, depuis une trentaine d’années, une musique représentative de l’identité réunionnaise ». Cette reconnaissance internationale a couronné le travail de plus de 300 groupes de Maloya recensés sur l’île, qui maintiennent vivante cette flamme. Le 20 décembre, jouer et danser le Maloya n’est pas un acte folklorique ; c’est un acte politique et mémoriel. C’est faire revivre la parole des ancêtres, honorer leur souffrance et célébrer la résilience culturelle d’un peuple qui a transformé son cri de douleur en un hymne de fierté.

Groupe de musiciens de maloya jouant du kayamb et du roulèr lors d'un kabar du 20 décembre

C’est pourquoi le Maloya, longtemps interdit pour son caractère subversif, résonne avec une telle intensité ce jour-là. Il n’est pas seulement joué, il est vécu. Dans les « servis kabaré » (cérémonies en l’honneur des ancêtres) ou les « kabars » populaires, chaque percussion, chaque voix est une connexion directe avec le passé.

Riz chauffé et sosso maïs : quel est le menu traditionnel du « kabri » ?

La commémoration du 20 décembre est aussi une expérience sensorielle qui passe par le goût. Ce jour-là, dans de nombreuses familles et « kabars », le menu est volontairement humble. On ne cherche pas l’opulence, mais le partage et la mémoire. Les plats emblématiques sont le riz chauffé (restes de riz de la veille, frits avec des épices) et le sosso maïs (une sorte de bouillie de maïs concassé, parfois accompagnée de haricots). Ces mets, qui constituaient la base de l’alimentation frugale et souvent insuffisante des esclaves, sont aujourd’hui préparés et partagés comme un acte d’hommage.

Manger ces plats simples est une forme de commémoration incarnée. C’est une manière de se connecter physiquement aux conditions de vie des ancêtres, de reconnaître leur endurance et de célébrer la liberté retrouvée non par un festin luxueux, mais par le rappel de la simplicité et de la précarité passées. Le « kabri » (la fête), dans son aspect culinaire, est donc un puissant vecteur de mémoire collective.

Ce tableau, inspiré par une analyse des traditions culinaires réunionnaises disponible sur des guides culturels locaux, résume la symbolique de ces plats partagés.

Plats traditionnels du 20 décembre et leur symbolique
Plat Ingrédients Symbolique
Riz chauffé Restes de riz, épices Mémoire de la précarité alimentaire
Sosso maïs Maïs, haricots Nourriture de base des esclaves
Kari Viande, épices créoles Partage communautaire

Le kari, souvent de cabri (chèvre) ou de volaille, vient compléter ce repas. Il symbolise le partage communautaire et la fête, apportant une touche plus festive à ce repas qui reste profondément ancré dans l’histoire.

L’erreur de considérer la Fèt Kaf comme un simple carnaval touristique

La plus grande méprise pour un voyageur serait d’aborder le 20 décembre comme un carnaval ou un festival exotique. La distinction est fondamentale. Un carnaval est une parenthèse, une inversion temporaire des codes sociaux pour le divertissement. La Fèt Kaf est tout le contraire : c’est une fondation identitaire, une affirmation solennelle d’une histoire et d’une culture. Comme le résume Nicolas Bruniquet, du musée de Villèle, « Un carnaval est une inversion temporaire et ludique des normes sociales, tandis que la Fèt Kaf est une affirmation d’une identité et d’une histoire douloureuses. L’un est une parenthèse, l’autre est une fondation ».

Participer à la Fèt Kaf en tant que visiteur exige donc une posture de respect, d’écoute et d’humilité. Il ne s’agit pas d’un spectacle offert aux touristes, mais d’un moment de communion auquel on peut être convié si l’on adopte la bonne attitude. On ne vient pas « voir » la Fèt Kaf, on vient y présenter ses respects. Le déguisement, la recherche d’animations à la carte ou les selfies pendant les moments de recueillement sont des comportements à proscrire absolument. C’est une journée pour observer, apprendre et ressentir, pas pour consommer une expérience.

Votre feuille de route pour une participation respectueuse

  1. Écouter avec humilité : Prenez le temps d’écouter les chants et les témoignages sans interrompre. Ce sont des paroles chargées d’histoire.
  2. Demander la permission : Avant de photographier des personnes, en particulier lors de cérémonies ou de moments de recueillement, demandez toujours l’autorisation.
  3. Observer en périphérie : Si vous participez à un « kabar », restez d’abord en périphérie pour observer et comprendre les codes avant de vous rapprocher.
  4. Éviter la performance : Ne portez aucun déguisement. La Fèt Kaf n’est pas une fête costumée. Une tenue simple et respectueuse est de mise.
  5. Adopter une attitude de recueillement : Comprenez que de nombreux moments de la journée sont dédiés à la mémoire. Évitez les éclats de rire ou les conversations bruyantes lors des hommages.

Pourquoi le Maloya était-il interdit par l’administration française jusque dans les années 80 ?

Le fait que le Maloya soit aujourd’hui le cœur battant de la Fèt Kaf est d’autant plus puissant qu’il a longtemps été réduit au silence. Pendant des décennies, cette musique fut considérée comme subversive et dangereuse par l’administration française. Son interdiction, qui a perduré de manière plus ou moins formelle, n’a été levée qu’avec le changement de politique culturelle suivant l’élection de François Mitterrand. Le Maloya fut ainsi clandestin jusqu’en 1981, date de sa reconnaissance officielle et de la libéralisation des ondes radio.

Mais pourquoi une telle méfiance ? La raison est profondément politique. Comme l’explique un collectif d’historiens, le Maloya était perçu comme le véhicule de tout ce que le pouvoir colonial cherchait à effacer. Il était le refuge de la langue créole, méprisée au profit du français. Il était associé aux idées communistes et indépendantistes qui gagnaient en influence après la départementalisation de 1946. Surtout, il entretenait une mémoire « kaf » (africaine), une connexion directe avec les origines des esclaves que l’assimilation culturelle française voulait gommer. Interdire le Maloya, c’était tenter de couper le peuple réunionnais de ses racines les plus profondes.

Son retour sur le devant de la scène dans les années 70 et 80, porté par des artistes militants comme Firmin Viry ou Danyèl Waro, fut donc une reconquête. Chaque note jouée était un acte de défi. Aujourd’hui, sa célébration le 20 décembre est le symbole d’une victoire culturelle sur l’oubli et l’oppression.

Dimitile ou Anchaing : qui étaient les chefs marrons qui ont donné leur nom aux sommets ?

Les montagnes de La Réunion ne sont pas seulement un décor spectaculaire ; elles sont un livre d’histoire à ciel ouvert. Les noms des pitons, des cirques et des forêts racontent l’épopée des esclaves marrons, ces hommes et ces femmes qui ont fui l’enfer des plantations pour conquérir leur liberté dans les hauteurs inaccessibles de l’île. Des figures comme Cimandef, Mafate, Dimitile ou Anchaing sont devenues des légendes, incarnant une résistance farouche face au système esclavagiste. Leurs noms sont aujourd’hui gravés dans la toponymie : le cirque de Mafate, la forêt de Dimitile, le Piton d’Anchaing.

Vue panoramique du cirque de Mafate, ancien refuge des esclaves marrons

Le marronnage était un acte de courage ultime, mais aussi un choix périlleux. La vie dans les cirques était rude, et les « chasseurs de noirs » traquaient sans relâche les fugitifs. Les archives témoignent de la violence de cette répression. Sur 784 marrons recensés entre 1725 et 1765, 270 furent tués dans les bois et 50 exécutés après leur capture. Anchaing, par exemple, était un chef malgache qui s’était réfugié avec sa femme Héva sur le piton qui porte aujourd’hui son nom, un véritable nid d’aigle. Dimitile, lui, dirigeait un camp dans les hauts de l’Entre-Deux. Ces chefs n’étaient pas de simples fugitifs ; ils étaient les fondateurs de sociétés libres, les premiers gardiens d’une liberté conquise au prix du sang.

Honorer leur mémoire le 20 décembre, c’est reconnaître que la liberté n’a pas été seulement « donnée » en 1848, mais qu’elle a aussi été prise, arrachée par la force et le courage de ces résistants.

À retenir

  • La Fèt Kaf n’est pas un carnaval mais un acte de mémoire solennel, affirmant une identité forgée dans la douleur et la résistance.
  • Le Maloya, bien plus qu’une musique, est le chant de résilience du peuple réunionnais, un héritage direct de la période de l’esclavage.
  • La « liberté » de 1848 est une notion complexe, immédiatement suivie par l’engagisme, une nouvelle forme d’exploitation qui a façonné la société créole.

Pourquoi marcher sur les traces des esclaves marrons est-il un acte de mémoire physique ?

Explorer les sentiers de randonnée qui parcourent les cirques de La Réunion peut être bien plus qu’une simple activité sportive. C’est une opportunité unique de s’engager dans un acte de mémoire physique. En foulant les chemins escarpés du cirque de Mafate ou en grimpant vers le Piton d’Anchaing, on marche littéralement sur les traces des esclaves marrons. Chaque montée abrupte, chaque passage difficile, chaque panorama sur ces forteresses naturelles évoque l’incroyable épreuve endurée par ceux qui ont cherché refuge ici.

Cette démarche est une forme d’empathie par le corps. Comme le formule un guide du tourisme mémoriel du Musée de Villèle : « L’effort physique de la randonnée – la pente, la boue, la chaleur – est une façon de se connecter, même de manière infime, à l’épreuve endurée par les marrons. Le corps devient un outil de compréhension et d’empathie ». Ressentir la difficulté du terrain permet de mesurer, humblement, le courage et la détermination qu’il a fallu pour survivre dans cet environnement hostile, pour y construire une vie, une communauté, une liberté.

Le 20 décembre, ou lors de tout séjour sur l’île, entreprendre une de ces randonnées mémorielles transforme le voyageur en pèlerin. Ce n’est plus seulement la beauté des paysages qui captive, mais leur charge historique. On ne voit plus une montagne, mais un refuge. On ne traverse plus une forêt, mais un sanctuaire. C’est une manière puissante de rendre hommage, en silence, à la résistance de tout un peuple.

Pour que cette expérience prenne tout son sens, il est crucial de comprendre la dimension mémorielle de ces randonnées.

En définitive, approcher la Fèt Kaf avec conscience et respect, c’est s’offrir la clé de compréhension de l’âme réunionnaise. Votre visite à La Réunion en décembre sera alors plus qu’un voyage : ce sera un dialogue avec l’histoire vivante de l’île.

Questions fréquentes sur la Fèt Kaf et le marronnage

Quels sont les principaux sentiers de mémoire du marronnage ?

Le sentier Dimitile dans les hauts de l’Entre-Deux, le sentier menant au Piton d’Anchaing dans le cirque de Salazie, et les innombrables chemins du cirque de Mafate sont les principales routes de randonnée qui suivent les traces des esclaves marrons.

Comment préparer une randonnée mémorielle respectueuse ?

Il est vivement recommandé de se documenter au préalable sur l’histoire des lieux visités. Engager un guide local connaissant les récits oraux du marronnage enrichit considérablement l’expérience. Surtout, il convient d’adopter une attitude de recueillement, en se rappelant que ces paysages grandioses sont aussi des espaces de mémoire et de souffrance.

Existe-t-il des visites guidées spécialisées ?

Oui, plusieurs associations et guides indépendants à La Réunion proposent des « randonnées mémorielles ». Ces visites sont animées par des guides-conteurs qui partagent l’histoire orale des marrons, les légendes locales et la signification des noms de lieux, offrant une lecture bien plus profonde du paysage.

Rédigé par Jean-René Virapoullé, Historien et médiateur culturel, expert du patrimoine religieux et de l'histoire du peuplement de La Réunion. Ancien conservateur adjoint, spécialiste du dialogue interreligieux et des traditions tamoules.