Publié le 12 mars 2024

Comprendre l’âme de La Réunion dépasse la simple chronologie de son histoire. C’est apprendre à lire une archive vivante où chaque plat, chaque mot et chaque tradition est un document. Cet article fournit les clés pour décoder les traces de l’esclavage, de l’engagisme et des vagues migratoires successives qui infusent encore la langue, la cuisine et le tissu social de l’île aujourd’hui, transformant une visite en une véritable enquête généalogique et culturelle.

Observer le visage de La Réunion, c’est contempler un fascinant puzzle humain, un métissage unique en France façonné par plus de trois siècles de migrations. Pour le passionné d’histoire ou le généalogiste amateur, la question n’est pas seulement de savoir qui est venu, mais comment ces arrivées successives ont laissé une empreinte indélébile sur le présent. Beaucoup de guides se contentent de lister les vagues de peuplement : les premiers colons français, les esclaves venus d’Afrique et de Madagascar, les travailleurs engagés d’Inde, et les commerçants de Chine.

Cette approche, bien que factuelle, laisse une question essentielle sans réponse : où et comment voir ces strates historiques aujourd’hui ? Car l’île n’est pas un musée figé ; elle est une archive vivante. Si la clé n’était pas de lire des livres d’histoire, mais d’apprendre à décoder le paysage, la langue, la cuisine et même les noms de famille ? C’est la perspective que nous adoptons ici. Plutôt qu’une leçon d’histoire, ceci est un manuel de « lecture culturelle » destiné à celui qui veut voir, au-delà des plages et des volcans, les traces mémorielles qui composent l’identité réunionnaise.

Cet article est conçu comme un parcours de décodage. Nous commencerons par les lieux de mémoire qui racontent l’engagisme, puis nous écouterons la langue créole, goûterons à l’histoire dans un plat de carry, et apprendrons à naviguer dans la complexité des identités locales. Enfin, nous explorerons comment les traditions, les croyances et les savoir-faire artisanaux continuent de témoigner de ce syncrétisme exceptionnel.

Lazaret et stèles : où se recueillir pour comprendre l’histoire de l’engagisme ?

Pour toucher du doigt l’histoire du peuplement post-esclavagiste, la Grande Chaloupe est une archive à ciel ouvert. C’est ici que se dresse le Lazaret, lieu de quarantaine sanitaire qui a vu transiter la majorité des nouveaux arrivants après 1848. Loin d’être une simple anecdote, ce lieu raconte le basculement d’une société esclavagiste vers un nouveau système de main-d’œuvre : l’engagisme. Selon le Département de La Réunion, des centaines de milliers de travailleurs engagés sont passés par le Lazaret entre 1860 et 1936. Venus principalement d’Inde, mais aussi de Chine, d’Afrique et de Madagascar, ils venaient remplacer la main-d’œuvre dans les plantations de canne à sucre.

Visiter le Lazaret aujourd’hui, c’est marcher sur les traces de ces hommes et femmes dont une grande partie des Réunionnais actuels sont les descendants. Le site, récemment restauré et finaliste du concours du « Monument préféré des Français », n’est pas un lieu de mémoire morbide, mais un espace pédagogique puissant. L’exposition permanente « Quarantaine et engagisme » retrace avec précision les conditions de recrutement, de voyage et de vie de ces travailleurs. C’est un point de départ fondamental pour quiconque s’intéresse à la généalogie réunionnaise.

Pour une immersion complète dans cette strate historique, plusieurs expériences sont possibles. Elles permettent de lier le lieu physique à l’histoire humaine :

  • Visiter le Lazaret n°1 restauré pour son exposition permanente qui contextualise la période de l’engagisme.
  • Découvrir l’exposition « Métissage végétal », qui illustre brillamment comment les engagés ont adapté leurs traditions culinaires et médicales avec les plantes de l’île.
  • Explorer le parcours botanique et son jardin historique, reflet de l’acclimatation des espèces importées.
  • Participer à la journée commémorative du 11 novembre, un moment de recueillement poignant en hommage à ces travailleurs.

Le lieu est bien plus qu’une ruine ; c’est un document de pierre qui explique la complexité des origines d’une part immense de la population. Il est le point de départ physique pour comprendre le contrat social et culturel qui s’est noué après l’abolition.

Kréol réyoné : pourquoi essayer de le parler rapproche-t-il des locaux ?

Si les bâtiments racontent une partie de l’histoire, la langue en est l’archive la plus vivante. Le créole réunionnais, ou « kréol réyoné », n’est pas un simple patois ou un français déformé ; c’est une langue à part entière, le ciment de la société insulaire. Sa structure, son vocabulaire et ses expressions sont un concentré de l’histoire du peuplement. Langue maternelle ou seconde pour environ 90% de la population réunionnaise, elle est le principal véhicule de la culture et de l’identité créoles. Pour le voyageur ou le chercheur, tenter de parler quelques mots de créole n’est pas un simple exercice folklorique, c’est un acte de respect qui ouvre des portes.

Le créole est né du besoin de communication entre les colons français, les esclaves malgaches et africains, puis les engagés indiens. Sa base lexicale est française, mais sa grammaire et sa musicalité sont profondément influencées par les langues bantoues, le malgache et, dans une moindre mesure, les langues indiennes. Dire « Mi aim a ou » (Je t’aime) ou « Oté ! Koman i lé ? » (Salut ! Comment ça va ?) n’est pas juste une traduction. C’est utiliser une syntaxe qui porte en elle des siècles de syncrétisme linguistique.

Échange chaleureux entre un touriste et des vendeurs locaux sur un marché réunionnais

Faire l’effort de comprendre et d’utiliser quelques expressions de base démontre une volonté de dépasser le statut de simple « Zoreil » (métropolitain) de passage. C’est reconnaître la légitimité d’une culture et d’une histoire distinctes. Sur les marchés, dans les petits commerces ou lors d’une randonnée, un « Mi mars » (Je pars) ou un « Nou artrouv » (On se revoit) sera presque toujours accueilli par un sourire. C’est un pont jeté vers l’autre, une reconnaissance que son monde intérieur a une valeur et une histoire qui méritent d’être approchées, même maladroitement.

Chinois, Indien, Malgache : comment le carry résume-t-il 300 ans d’immigration ?

S’il est une archive qui se consulte avec les papilles, c’est bien le carry. Ce plat emblématique, bien plus qu’une recette, est une carte d’identité culinaire, un document historique qui raconte la stratification du peuplement réunionnais. Chaque communauté a apporté ses ingrédients, ses techniques et ses saveurs, qui ont fusionné pour créer un plat unique mais pluriel. Analyser un carry, c’est comme faire une fouille archéologique dans l’assiette. La base, souvent composée d’oignons, d’ail, de tomates et d’épices comme le curcuma (appelé « safran péi »), est le témoignage le plus vibrant de l’influence indienne, arrivée avec les engagés « Malbars ».

Mais cette base commune se décline ensuite selon les origines et les traditions de chaque famille, révélant la complexité du métissage. Le carry n’est donc pas un plat, mais une famille de plats dont les variations racontent une histoire précise, comme le souligne le chef Jacky Belhomme dans une interview sur la gastronomie créole :

Le carry n’est pas qu’un plat, c’est une carte d’identité culinaire qui raconte l’histoire de chaque famille réunionnaise.

– Chef Jacky Belhomme, Interview gastronomie créole

Cette diversité, véritable miroir des vagues migratoires, se lit clairement dans les ingrédients spécifiques utilisés par chaque communauté. Le tableau suivant illustre ce phénomène de « stratigraphie culinaire ».

Les variations du carry selon les communautés
Communauté Type de carry Ingrédients spécifiques Origine historique
Malbars (Indiens) Carry poisson Curcuma, feuilles de caloupilé Engagés indiens (1848-1936)
Yabs (Créoles blancs) Carry porc au combava Combava, gingembre Descendants premiers colons
Chinois Carry poulet Sauce soja, cinq-épices Immigration chinoise (1860-1940)
Malgaches Carry bœuf Brèdes, ravitoto Main d’œuvre malgache (1663-1900)

Ainsi, goûter un carry poulet parfumé à la sauce soja chez des amis d’origine chinoise ou un carry de cabri massalé dans une famille tamoule n’est pas anodin. C’est accéder à une facette de l’histoire de l’île, une trace mémorielle transmise de génération en génération.

L’erreur de confondre « Zoreil », « Malbar » et « Yab » dans une conversation

Naviguer dans le paysage social réunionnais demande une finesse de compréhension que les guides touristiques survolent souvent. Les termes désignant les différentes composantes de la population ne sont pas de simples étiquettes, mais des marqueurs historiques chargés de sens, de fierté et parfois de clichés. Pour le passionné de généalogie, comprendre ces appellations, c’est décoder le récit social de l’île et éviter des impairs qui, bien que rarement mal intentionnés, trahissent une méconnaissance de l’histoire locale. Confondre un « Malbar » et un « Cafre », ou utiliser le mot « Zoreil » à mauvais escient, c’est ignorer 300 ans de construction identitaire complexe.

Ces termes racontent l’histoire du peuplement par le prisme de la perception sociale. Le « Zoreil », qui désigne le métropolitain, viendrait de celui qui tend l’oreille pour comprendre le créole. Le « Malbar » fait référence aux engagés de la côte de Malabar en Inde, le « Cafre » aux descendants d’esclaves d’Afrique australe, et le « Yab » aux « petits blancs des hauts », descendants de colons modestes. Chacun de ces mots porte une histoire, des trajectoires économiques et sociales différentes.

Composition artistique montrant la diversité des visages réunionnais en macro détail

Bien que la société réunionnaise soit un modèle de métissage, ces catégories restent présentes dans le langage courant, souvent réappropriées de manière positive par les communautés elles-mêmes. Il est donc crucial de les connaître, non pour cataloguer les gens, mais pour comprendre les références culturelles et historiques qui sous-tendent les conversations. Voici un bref glossaire pour s’orienter :

  • Zoreil : Terme désignant les métropolitains, souvent neutre mais pouvant être péjoratif s’il implique une idée de supériorité ou d’incompréhension de la culture locale.
  • Malbar : Désigne les descendants d’engagés indiens, principalement de religion tamoule. Le terme est aujourd’hui totalement réapproprié et revendiqué.
  • Yab : Référence aux « petits blancs des hauts », descendants de colons européens modestes qui se sont installés dans les cirques.
  • Cafre : Terme historiquement chargé (venant de l’arabe « kafir », infidèle) mais réapproprié pour désigner les descendants d’esclaves africains et malgaches.
  • Sinoi/Chinois : Communauté chinoise, principalement d’origine Hakka et Cantonais, arrivée plus tardivement pour le commerce.

Utiliser ces termes avec justesse ou, plus sagement, savoir les reconnaître sans les employer soi-même, est une marque de respect pour la complexité de l’histoire sociale de l’île.

Quels auteurs lire pour saisir l’âme métisse avant votre voyage ?

Pour l’archiviste ou le généalogiste, les documents ne sont pas seulement administratifs ; ils sont aussi littéraires. La littérature réunionnaise est l’une des archives les plus riches pour qui veut comprendre l’âme de l’île de l’intérieur. Les poètes, romanciers et essayistes ont su, mieux que quiconque, mettre des mots sur les douleurs de l’histoire, les joies du métissage, les tensions sociales et la quête d’identité permanente qui caractérisent La Réunion. Se plonger dans leurs œuvres avant ou pendant un voyage, c’est s’offrir une grille de lecture intime et profonde, loin des clichés touristiques.

Ces auteurs donnent une voix aux différentes strates du peuplement. Ils explorent le traumatisme de l’esclavage et du marronnage (la fuite des esclaves dans les montagnes), la mélancolie de l’engagisme, les défis de la créolisation et la relation complexe avec la France métropolitaine. Leurs récits transforment des faits historiques en expériences humaines, permettant de ressentir ce que fut la vie dans les plantations de canne ou ce que signifie grandir au carrefour de plusieurs cultures.

Pour préparer une exploration intellectuelle et sensible de l’île, voici une bibliothèque idéale. Chaque auteur offre une porte d’entrée unique sur une facette de l’identité réunionnaise :

  • Daniel Vaxelaire : L’historien-romancier par excellence. Son livre « Les Chasseurs de Noirs » est une fresque incontournable sur la période du marronnage et la violence de la société esclavagiste.
  • Axel Gauvin : Ses romans, souvent écrits en français et en créole, explorent avec finesse les tourments de l’identité réunionnaise contemporaine et le rapport à la terre.
  • Leconte de Lisle : Bien qu’il ait renié son île natale, ce poète parnassien du XIXe siècle reste une figure littéraire majeure dont l’œuvre est imprégnée de la nostalgie des paysages tropicaux.
  • Françoise Vergès : Essayiste et politologue de renommée internationale, elle offre une analyse critique et essentielle sur la mémoire de l’esclavage, le post-colonialisme et le féminisme à La Réunion.
  • Téhem (Tehem Ramjane) : À travers ses bandes dessinées pleines d’humour et de tendresse, il dresse un portrait piquant et juste de la société réunionnaise d’aujourd’hui.
  • Jean Albany : Poète et figure majeure de la littérature créole, il a milité pour la reconnaissance de la langue et de la culture réunionnaises.

Lire ces auteurs, c’est s’adjoindre les services des meilleurs guides possibles. Ils ne montrent pas le chemin, mais éclairent le paysage intérieur des Réunionnais.

Pourquoi le dialogue interreligieux est-il un modèle unique en France ?

Le syncrétisme réunionnais ne se lit pas seulement dans la langue ou la cuisine, il s’incarne de manière spectaculaire dans le paysage spirituel. Sur quelques kilomètres, il n’est pas rare de voir une église catholique jouxter un temple tamoul, une mosquée et une pagode chinoise. Cette coexistence n’est pas une simple tolérance passive ; elle est un dialogue actif et structuré, un modèle de « vivre-ensemble » qui trouve peu d’équivalents en France métropolitaine. Selon le Guide Réunion, l’île est un modèle unique de cohabitation religieuse en France, avec des lieux de culte de toutes les grandes religions sur un territoire de seulement 2512 km².

Cette harmonie n’est pas un hasard, mais le fruit d’une histoire partagée et d’une volonté institutionnalisée. Le Groupe de Dialogue Interreligieux (GDIR) de La Réunion est une institution locale pionnière. Créé en 1999, il réunit les responsables des principales confessions (catholique, musulmane, tamoule, bouddhiste, baha’ie…) pour discuter, prévenir les tensions et promouvoir des actions communes. Cette structure, respectée par les autorités politiques, joue un rôle de médiateur social et garantit le respect mutuel.

Étude de cas : Le GDIR et le calendrier des fêtes partagées

L’une des manifestations les plus concrètes de ce dialogue est la gestion du calendrier. Le GDIR a œuvré pour que les grandes fêtes de chaque religion soient reconnues et respectées par tous. Ainsi, le Dipavali (fête de la lumière hindoue), l’Aïd el-Fitr (fin du Ramadan), le Nouvel An chinois et bien sûr Noël ou Pâques ne sont pas des événements communautaires isolés. Ils sont célébrés par une grande partie de la population, toutes origines confondues. Il est courant de voir des familles créoles catholiques assister aux défilés du Nouvel An chinois ou partager un repas pour l’Aïd avec leurs voisins musulmans. Cette participation croisée est le ciment du modèle réunionnais.

Pour le visiteur passionné d’histoire sociale, observer ce phénomène est fascinant. Cela montre comment des communautés aux origines et croyances diverses, forcées de cohabiter par l’histoire coloniale, ont réussi à transformer la contrainte en une richesse. Ce n’est pas une absence de religion, mais une multi-religiosité assumée et intégrée dans le quotidien.

Bertel et Vacoas : où acheter de la vannerie tressée main et non importée de Madagascar ?

Les traces du peuplement ne sont pas seulement dans les grandes narrations historiques, mais aussi dans les objets du quotidien et les savoir-faire artisanaux. La vannerie réunionnaise, notamment le tressage du vacoa (Pandanus utilis), est l’un de ces héritages discrets mais puissants. Transmis de génération en génération, souvent par les femmes, cet art raconte l’adaptation de l’homme à son environnement et la persistance de techniques ancestrales. Cependant, face à la mondialisation, il est devenu difficile de distinguer un authentique « bertel » (sac à dos traditionnel) tressé à Saint-Philippe d’une copie importée de Madagascar, souvent moins chère.

Pour l’œil averti, plusieurs indices permettent de reconnaître l’artisanat local. La fibre de vacoa réunionnaise est généralement plus rigide, plus épaisse et plus brillante que les fibres utilisées dans la grande île voisine. La technique de tressage est aussi une signature : le tressage en spirale est typique de La Réunion. Enfin, les finitions, comme les bords renforcés et les motifs géométriques traditionnels, témoignent d’un travail local. Acheter une pièce de vannerie authentique, ce n’est pas seulement acquérir un souvenir, c’est soutenir la pérennité d’une archive culturelle et participer à l’économie d’un savoir-faire menacé.

Pour le généalogiste amateur qui aime enquêter, dénicher la pièce authentique devient un but en soi. Cela demande de sortir des boutiques pour touristes et d’aller à la source, à la rencontre des artisans.

Plan d’action : vérifier l’authenticité de la vannerie réunionnaise

  1. Points de contact : Se rendre à la coopérative de vannerie de Saint-Philippe ou sur les marchés artisanaux comme celui de Bertel pour un contact direct avec les « tresseuses ».
  2. Collecte des indices : Examiner la matière première. La fibre de vacoa locale est-elle reconnaissable par sa rigidité et son éclat par rapport aux fibres plus souples d’importation ?
  3. Cohérence technique : Observer la méthode. Le tressage est-il en spirale, une technique typique de l’île ? Les motifs géométriques sont-ils conformes aux dessins créoles traditionnels ?
  4. Mémorabilité et finitions : Repérer les détails qui font la différence. Les bords sont-ils solidement renforcés ? La finition est-elle soignée, gage d’un travail manuel patient ?
  5. Plan d’intégration : Demander l’origine. Questionner le vendeur sur la provenance et chercher le label « Fait péi », qui certifie une production locale.

Cette démarche de vérification transforme l’achat en une expérience culturelle, une reconnaissance du travail et de l’histoire contenus dans l’objet.

À retenir

  • L’histoire du peuplement de La Réunion n’est pas figée dans le passé ; elle s’exprime dans chaque aspect de la vie contemporaine.
  • Des lieux comme le Lazaret de la Grande Chaloupe sont des archives physiques essentielles pour comprendre la transition de l’esclavage à l’engagisme.
  • La langue créole et la cuisine, notamment le carry, sont des documents vivants qui racontent le syncrétisme des cultures africaine, malgache, européenne et asiatique.

Pourquoi le 20 décembre est-il la date la plus importante du calendrier réunionnais ?

Aucune date ne cristallise mieux l’histoire et l’identité de La Réunion que le 20 décembre. Officiellement jour férié depuis 1981, la « Fèt Kaf » commémore l’abolition de l’esclavage sur l’île en 1848. Ce jour-là, 60 000 esclaves ont été libérés, représentant alors plus de 60% de la population totale. Mais réduire cette date à une simple commémoration historique serait une erreur profonde. Le 20 décembre est bien plus : c’est le point d’orgue de l’expression de la culture créole, une célébration vibrante de la liberté, de la résilience et du métissage.

Contrairement à une cérémonie formelle et compassée, la Fèt Kaf est une explosion de vie qui s’empare de toute l’île. Défilés colorés, concerts de maloya (la musique des esclaves, longtemps interdite et aujourd’hui classée au patrimoine immatériel de l’UNESCO), services religieux, dégustations de carrys… C’est le moment où toutes les composantes de la société réunionnaise se retrouvent pour célébrer ce qui les unit : une histoire complexe et une identité créole partagée. Comme le résume un historien local, cette date est tout sauf passéiste.

Le 20 décembre n’est pas qu’une commémoration passéiste mais le point d’orgue de la culture créole contemporaine.

– Historien local, Documentation sur la Fèt Kaf

Participer à la Fèt Kaf, c’est assister à la réactivation de la mémoire collective. C’est comprendre que l’abolition n’a pas été la fin d’une histoire, mais le début de la construction d’une nouvelle société. Pour le généalogiste ou l’historien, c’est l’occasion unique de voir l’histoire s’incarner dans les corps, les musiques et les rituels. C’est le jour où l’archive réunionnaise s’ouvre et se donne à lire dans sa forme la plus intense et la plus joyeuse.

Comprendre le visage actuel de La Réunion est donc une démarche active, une enquête qui mobilise tous les sens. Pour commencer votre propre exploration, la prochaine étape consiste à planifier une visite des lieux de mémoire que nous avons évoqués ou à vous plonger dans les œuvres littéraires qui donnent une voix à cette histoire si riche et complexe.

Rédigé par Jean-René Virapoullé, Historien et médiateur culturel, expert du patrimoine religieux et de l'histoire du peuplement de La Réunion. Ancien conservateur adjoint, spécialiste du dialogue interreligieux et des traditions tamoules.